Comment s’est construite la Rome moderne

988
Construction du Vittoriano
Le Vittoriano en construction

« La Troisième Rome »
C’est celle dont rêvait le révolutionnaire Giuseppe Mazzini avant le risorgimento, mais surtout Benito Mussolini plus tard ; celle qui devait s’imposer aux yeux du monde entier, renaître de ses cendres succédant à la Rome Impériale et à celle des Papes. Sous Mussolini, le quartier de l’EUR a symbolisé ce projet titanesque, un nouveau quartier au sud-ouest du centre dans le cadre d’un plan pour étendre la ville jusqu’à la mer. Il s’agissait de rattraper à marches forcées les grandes métropoles européennes que le Duce jalousait. Paris, Londres et Berlin dominaient alors le continent tant du point de vue démographique qu’économique. Alors, on y construisit de grands bâtiments blancs au style rationaliste que l’on retrouve aujourd’hui planté tels des fleurs au beau milieu de ce quartier sorti de nulle part. Si l’EUR est symptomatique des volontés urbanistiques de Mussolini, c’est la ville tout entière qui s’est transformée au cours du XXème siècle. La démographie aide d’ailleurs à s’en rendre compte, la courbe de population a une trajectoire unique en Europe de par son irrégularité au cours des 3000 ans d’histoire de la ville éternelle.
Ainsi, si Rome était la ville la plus peuplée du monde connu au cours de l’antiquité, la chute de l’Empire et sa décadence ont fait que la cité s’est réduite comme peau de chagrin au fil des siècles. Au milieu du Moyen Age, Rome compte à peine 30.000 habitants, c’est donc une ville relativement modeste que dirige le Pape. Au moment de l’unification Italienne en 1870 elle en compte 200.000, un chiffre largement inférieur à des villes comme Milan ou Naples à l’époque. Aujourd’hui proche des 3 millions, Rome a, en à peine un siècle, multiplié par près de 15 sa population. La Rome contemporaine n’a plus grand-chose à voir avec celle des papes. Comment s’est donc déroulé ce grand chamboulement démographique et urbanistique ?

Plan développement post unification
Plan de développement de la ville de Rome après l’unification

Rome avant l’unification Italienne
Sur cette carte de Rome datant de la fin du XIXème siècle, on distingue bien l’évolution et les projets urbains de la toute nouvelle capitale de l’Italie unifiée (1870). En se promenant dans Rome, les différences d’époques, de styles et de fonctions des bâtiments et des quartiers sautent aux yeux et sont facilement reconnaissables. Sur la carte, on retrouve en gris, ce qui correspond aujourd’hui au centre historique, on reconnait la ville telle qu’elle était au début de l’époque moderne. Petite, densément peuplée, on y retrouve le Vatican à l’Ouest, le Campo Marzo jusqu’à la toute nouvelle gare Termini, et le Trastevere. Le « Tridente » correspond alors au centre de la ville. Partant de la Piazza del Popolo au Nord, trois grandes artères se dirigent toutes les trois vers le sud : au centre la célèbre Via del Corso, la Via di Ripetta à l’Ouest et la Via del Babuino à l’Est.

La Ville éternelle, capitale de la jeune nation Italienne
Après la prise de Rome, il s’agit de transformer la capitale d’un Etat papal absolutiste en une ville moderne prête à accueillir les nouvelles administrations de l’Etat libéral.
Pour loger les nouveaux fonctionnaires, on créa le quartier Prati, situé à proximité du Vatican sur la rive droite du Tibre. Reconnaissable aisément par ses larges avenues et ses immeubles bourgeois, on reconnait l’influence Parisienne de Haussmann dans les choix urbanistiques. Plus au sud, dans le contexte de la révolution industrielle en Europe, on essaya (avec peu de succès il faut dire) de doter la capitale d’un embryon d’industrie. Dans le Testaccio, un quartier ouvrier fut construit à proximité des fabriques, le Gasometro illustre d’ailleurs encore aujourd’hui le destin industriel du lieu. Autour de la nouvelle gare à l’est, on installa de nouveaux quartiers, calqués encore sur le style Parisien avec des larges avenues, rectilignes, des immeubles hauts contrastant nettement avec les ruelles du centre historique.

Via Nazionale
Via Nazionale en 1885

En dehors du mur Aurélien symbolisant la Rome historique, on crée de nouveaux quartiers capables de loger l’immigration naissante mais massive vers la capitale. San Lorenzo abritera une partie des milliers de Romains de la classe laborieuse. Sur place existait déjà la basilique « San Lorenzo fuori le mura » son nom illustrant le côté « campagnard du lieu » puisqu’en dehors des murs de la cité ; zone qui sera largement urbanisée dans les années suivant l’unification.
En plus de nouveaux quartiers, on créa les nouvelles berges du Tibre, on décida également de construire un monument à la gloire du Roi Vittorio Emanuele II en y détruisant un quartier sur le mont du Capitole. Contrastant avec le style architectural romain et italien, le bâtiment fut longtemps moqué comme le fut la Tour Eiffel à Paris. Enfin on élargit les rues principales et en perce de nouvelles comme la via Nazionale ou le corso Vittorio Emanuele II en y installant des immeubles d’habitations pour la nouvelle bourgeoisie.

Plan EUR
Plan du quartier pour l’Exposition Universelle de Rome prévue en 1942

Rome façonnée par le Fascisme
L’arrivée de Mussolini à la tête du pouvoir italien va contribuer à façonner la Rome que nous connaissons aujourd’hui. Ce dernier souhaite recréer dans le cadre de l’utopie Fasciste, l’Empire Romain du XXème siècle. De toute évidence, la Ville éternelle sera le centre de son projet. Comme Hitler et son « Reich Millénaire », Mussolini a la folie des grandeurs. Il veut faire de Rome la nouvelle ville dominant le monde. Pour cela, il faut que la ville croisse, il décide de construire un nouveau quartier au sud-ouest de Rome qui sera nommé EUR pour Exposition Universelle de Rome, prévue en 1942 mais annulée par la guerre. Autres ensembles construits par Mussolini, la faculté de la Sapienza et le campus de sport Foro Italico. La construction de la Via della Conciliazione qui dégage un large boulevard entre le Vatican et le Tibre est censée illustrer physiquement les accords du Latran de 1929 qui normalise les relations entre l’Italie et le Saint-Siège. Enfin, Mussolini décide de relier la Piazza Venezia et le Colisée par une grande artère au milieu des Forums Romains qui s’appellera la Via dell’Impero puis Via dei Fori Imperiali qui sera foulée par les bottes des soldats lors des démonstrations de force des militaires fascistes.

Les « Borgate »
Réalisée pendant l’entre-deux-guerres mais poursuivi par la suite, la politique des « Borgate » (villages) autour de la ville de Rome va contribuer à agrandir considérablement la ville. L’objectif était à l’origine de libérer des espaces du centre-ville de Rome pour agrandir les rues et construire des bâtiments administratifs. Les individus, les commerces et ateliers délogés était ensuite installés dans de nouveaux quartiers loin du centre-ville. Dans ces « Borgate » perdus dans la campagne romaine comme San Basilio ou Tor Marancia, s’installent également les migrants du Mezzogiorno.    

La Rome Contemporaine
Après la seconde guerre mondiale, la Società Generale Immobiliare (Propriété du Vatican) construit de nouveaux quartiers livrés « clés en mains » pour faire face à la pression démographique toujours plus importante à Rome et aux destructions suite aux bombardements alliés lors de la guerre. Ils sont chargés de réaliser intégralement chaque nouveau quartier, parmi lesquelles, on compte Pigneto, Balduina ou encore Vigna Clara. L’est et le sud-est de la ville vont se développer autour des grands voies historiques (La via Tiburtina, Prenestina, Casilina et Appia Nuova) et Rome va annexer les villages périphériques (Quarto Miglio, Capannelle etc…). Les JO de 1960 vont permettre la création du l’aéroport Fiumicino et surtout du Village Olympique à Flaminio. Sur cet emplacement sera réalisé par la suite l’Auditorium Parco della Musica de Renzo Piano en 2002, qui symbolise la Rome moderne tournée vers l’avenir. Plus récemment, Matteo Renzi a inauguré fin 2016 le Nuvola, le nouveau centre des congrès à l’EUR, œuvre du célèbre studio Fuskas.

Couverture Roma Arcipelago
Couverture de l’ouvrage de Fabiola Fratani illustrant le réseau « d’îles urbaines » à Rome

Aujourd’hui la ville s’étend jusqu’au Castelli Romani au Sud et jusqu’à la mer à Ostia. C’est une vaste zone peuplée d’environ 4.5 millions d’habitants (Zone urbaine de Rome) qui dépasse donc largement le GRA (Grande Raccordo Anulare), le périphérique romain construit après la seconde guerre mondiale et servant de référence pour situer le centre de la ville (long de 68 km). La Ville éternelle ressemble aujourd’hui à un « archipel d’iles urbaines » pour reprendre le livre de Fabiola Fratini (Roma Arcipelago di isole urbane, 2000), une succession de quartier séparés par des parcs et réserves naturelles, ce qui nécessite des transports urbains de très grandes qualités, ce que Rome n’a pas…